La brêle aux doigts dormants

Un blog en sommeil

D’après une chanson vraie.

C’est pas faute de l’avoir prévenu.

Ce mec, il n’était pas entré dans le bar depuis vingt secondes que je misais toute ma misère sur son adversaire, quel qu’il soit. Ce dont j’étais sûr, c’est qu’il s’en trouverait un sans trop tarder. Fallait voir l’attitude du lascar, qui débarquait comme dans son salon alors qu’il ne disait rien à personne dans un bar où tout le monde se connait. Y’a jamais foule dans ce rade, mais chaque tabouret a l’empreinte du cul de son prolo personnel gravée dans le bois. Alors tu penses bien que quand un nouveau crève-la-soif se radine après s’être fait blacklisté de tous les troquets de la ville, il a plutôt intérêt à ne pas se la jouer mâle alpha d’entrée de jeu.

Pas de bol, celui-ci jouait dans la catégorie conneau pois lourd et aurait préféré s’enfoncer une couille dans chaque oreille plutôt que d’écouter le conseil d’un vieux de la vieille dans mon genre.

Quand il s’est assis à côté de Mimi, qui est la légitime de Franky qui n’a pas un tempérament facile, j’ai compris que le combat était perdu d’avance pour sa pomme. Comme j’ai bonne âme, j’ai voulu le freiner dans son élan avant qu’il ne s’emplâtre façon Ayrton Senna sur le mur de la jalousie maladive de Franky. J’ai tapoté gentiment sur son épaule, lui ai fait signe de s’écarter légèrement de la dame, par respect, et lui ai marmonné à l’oreille qu’à sa place j’irais voir ailleurs si je voulais garder tous mes os bien entiers. Peine perdue. Le type m’a regardé droit dans les yeux et j’ai été pris de vertige devant l’immensité du vide qui régnait dans ses orbites. Il m’a craché un « Mêle-toi de c’qui t’regarde! » hargneux avant de me tourner le dos en ricanant et d’envoyer un petit coup de coude à la Mimi pour essayer de construire leur future complicité sur le dos de ces putains de poivrots qui ne savent plus quoi faire pour se faire remarquer et « est-ce que je peux t’offrir un verre? Je m’appelle Daniel. »

Moi, on m’a toujours dit qu’on ne pouvait pas aider les gens contre leur gré, alors je suis parti pisser. Du fond des chiottes, j’ai entendu les premiers éclats de voix, un tabouret qui tombe, un verre cassé. Comme les bagarres d’ivrognes avaient fini par me lasser et que j’avais bu plus que ma part, je me suis dit qu’il était temps de rentrer.

J’avais presque atteint la porte quand j’ai entendu tirer. Dieu sait d’où Franky avait pu sortir ce flingue. Le type s’est d’abord courbé lentement, comme dans une scène en slow motion, puis il s’est effondré d’un bloc et son sang a vite fait tache sur le carrelage blanc cassé du bistrot. On entendait les mouches voler en zigzag, parce que ces connes avaient passé la soirée à aspirer la bière qu’on renversait. Je crois que c’est le patron du bar qui a ouvert la bouche le premier, pour lâcher un « putain… » tout à fait de circonstance. Après je m’y perds un peu dans l’agitation générale, mais j’ai l’impression que les flics ont débarqué bien plus vite que ce à quoi on s’attendait. D’ailleurs Franky avait toujours le pétard en main, ce qui leur a bien facilité la tâche pour identifier le coupable. Il s’est laissé embarquer sans broncher, la bouche ouverte et le regard vide comme une star de téléréalité. Mimi, prostrée dans un coin, avait l’air de pleurer autant sur le sort de son mec, qu’elle risquait de ne pas revoir de sitôt, que sur celui de cet amant potentiel qui ne pourrait jamais l’en consoler.

Quant à moi, je n’avais finalement pas été témoin de grand chose, si bien que les flics m’ont laissé partir assez vite. Je suis rentré chez moi en me demandant si il y avait, quelque part, quelqu’un pour enterrer ce brave couillon. Ce qui, après tout, ne me concernait pas.

Librement inspiré de:

 

 

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Millième renaissance.

En revenir aux mots. Redonner voix à l’assemblée constituante de mon être. Renaître. Du « comment? » et du « pourquoi? » il sera question plus tard, l’urgence est là, pressante. Ecrire, écrire, écrire. Bâtir des phrases pour combler le vide, donner à voir ce qui existe sans toujours être dit. Extraire de l’enchevêtrement de verbes qui se mêlent sous mon crâne le fil d’une pensée. L’étirer jusqu’au bord de la cassure, le nouer puis le dénouer. M’en jouer et puis, funambule, le long de lui déambuler. Trouver le rythme de la parole, donner un souffle au propos. Vital. Il est vital de poser les mots, de les ancrer dans le sol meuble du papier. Et de laisser une trace. Proclamer que je suis et me conjuguer, du futur au passé, jusqu’à l’ultime rebord du point final.

Il y en aura toujours un(e) autre susceptible d’avoir déjà dit, d’avoir mieux dit, d’avoir écrit plutôt rêver de le faire. Alors quoi? On reste là, les doigts brûlés par le bouillonnement des mots contenus, retenus? On se dit « Tiens, si j’avais… » ou « Tiens j’aurais pu » ou « Ah si seulement… »? Et ce serait mentir, car il ne tient qu’à nous. Il ne tient qu’à moi.

Respire, ma fille, il n’y a rien de grave. Tout ce qui est écrit aujourd’hui pourrait être effacé demain par la grande marée des fils d’actualité. Et tous tes mots tomberont l’un après l’autre dans le trou noir du virtuel éphémère sans susciter l’ombre d’un regret. Il sera toujours temps de remettre ce projet à jamais. Retourner dans ta peau d’esclave moderne, et courir. Après le temps, après les gens, après toi-même. Dans temps en temps, ouvrir un livre. Sourire, penser, pleurer. Te dire « Tiens, si j’avais… » ou « Tiens j’aurais pu » ou « Ah si seulement… ». Et ne surtout pas bouger.

Faire une pause. Allumer une clope. Ecouter le môme d’au-dessus qui braille. Jamais j’aurais cru raconter ma vie. C’est pas tellement qu’il y ait quelque chose à en dire, mais ça occupe mes insomnies. Longtemps, longtemps j’ai rêvé d’écrire de mots directs, des mots-crochets qui chopent le lecteur au collet et l’obligent à les regarder droit dans les yeux. Je rêve depuis toujours de t’émouvoir, tu sais? Ou juste de te donner à penser. Mais est-ce qu’aujourd’hui, plus qu’il y a cinq ans ou dix ans, quelque chose de substantiel est susceptible d’émerger de ce fatras d’idées, quelque chose qui résiste au feu roulant du doute et à la tentation de l’autodafé? Aucune réponse ne me vient, mais puisque entre la plume et le papier le désir toujours renait, mieux vaut sans doute l’assouvir plutôt que de le réfréner.