Millième renaissance.

En revenir aux mots. Redonner voix à l’assemblée constituante de mon être. Renaître. Du « comment? » et du « pourquoi? » il sera question plus tard, l’urgence est là, pressante. Ecrire, écrire, écrire. Bâtir des phrases pour combler le vide, donner à voir ce qui existe sans toujours être dit. Extraire de l’enchevêtrement de verbes qui se mêlent sous mon crâne le fil d’une pensée. L’étirer jusqu’au bord de la cassure, le nouer puis le dénouer. M’en jouer et puis, funambule, le long de lui déambuler. Trouver le rythme de la parole, donner un souffle au propos. Vital. Il est vital de poser les mots, de les ancrer dans le sol meuble du papier. Et de laisser une trace. Proclamer que je suis et me conjuguer, du futur au passé, jusqu’à l’ultime rebord du point final.

Il y en aura toujours un(e) autre susceptible d’avoir déjà dit, d’avoir mieux dit, d’avoir écrit plutôt rêver de le faire. Alors quoi? On reste là, les doigts brûlés par le bouillonnement des mots contenus, retenus? On se dit « Tiens, si j’avais… » ou « Tiens j’aurais pu » ou « Ah si seulement… »? Et ce serait mentir, car il ne tient qu’à nous. Il ne tient qu’à moi.

Respire, ma fille, il n’y a rien de grave. Tout ce qui est écrit aujourd’hui pourrait être effacé demain par la grande marée des fils d’actualité. Et tous tes mots tomberont l’un après l’autre dans le trou noir du virtuel éphémère sans susciter l’ombre d’un regret. Il sera toujours temps de remettre ce projet à jamais. Retourner dans ta peau d’esclave moderne, et courir. Après le temps, après les gens, après toi-même. Dans temps en temps, ouvrir un livre. Sourire, penser, pleurer. Te dire « Tiens, si j’avais… » ou « Tiens j’aurais pu » ou « Ah si seulement… ». Et ne surtout pas bouger.

Faire une pause. Allumer une clope. Ecouter le môme d’au-dessus qui braille. Jamais j’aurais cru raconter ma vie. C’est pas tellement qu’il y ait quelque chose à en dire, mais ça occupe mes insomnies. Longtemps, longtemps j’ai rêvé d’écrire de mots directs, des mots-crochets qui chopent le lecteur au collet et l’obligent à les regarder droit dans les yeux. Je rêve depuis toujours de t’émouvoir, tu sais? Ou juste de te donner à penser. Mais est-ce qu’aujourd’hui, plus qu’il y a cinq ans ou dix ans, quelque chose de substantiel est susceptible d’émerger de ce fatras d’idées, quelque chose qui résiste au feu roulant du doute et à la tentation de l’autodafé? Aucune réponse ne me vient, mais puisque entre la plume et le papier le désir toujours renait, mieux vaut sans doute l’assouvir plutôt que de le réfréner.

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